Jeannine Hall Gailey – Je ne suis pas née + Danger: risque d’étouffement +Lettre à John Cusack en train de piloter un avion dans un film catastrophe

Le texte « Letter to John Cusack, Piloting an Plane in an Apocalypse Movie » a été publié précédemment dans le recueil Field Guide to the End of the World de Jeannine Hall Gailey paru en 2016 chez Moon City Press.

 

 

 

Je ne suis pas née 

 

 

Je ne suis pas née monstre. Ma condition de mutante

est restée latente jusqu’aux débuts brutaux de mon adolescence.

Je ne suis pas née avec des cheveux roses – ils reviennent

par mèches, et se marient assez bien avec les autres, les gris.

Je ne suis pas née ici. Je suis née dans un pays gris,

aux hivers froids, où les murs sont en pierre, où les hommes

portent des gros gilets en laine dans les bibliothèques.

C’est d’avoir voyagé – jusqu’aux forêts de Oak Ridge,

les forêts tropicales au bout de notre continent –

qui m’a rendue comme je suis. Je suis le produit

de tant d’environnements : pluie, désert, cascades

dans les montagnes, parmi les azalées.

Je ne suis pas née dans les ennuis. Ils m’ont toujours trouvée.

Je ne suis pas née tout armée de sortilèges.

Ma mère me les a appris

dans mon sommeil, les a entremêlés à mes tresses.

Il y a des secrets que je n’ai jamais pu garder.

Je ne suis pas née avec cette langue

qui permet de comprendre les anciens carnets, les codes informatiques,

les danses du lycée, les personnalités tempérées, la plume

d’un passereau esquissée au crayon. Un alien qui montre

sa langue. Des chats et des pièces de monnaie, pris dans l’instant.

Je ne suis pas née moi-même ; j’ai dû passer dans les brumes,

inaboutie, malléable, comme un visage qu’on aperçoit furtivement

dans un aéroport, incapable de me souvenir

de rien, sinon d’une paire d’yeux froids et gris.

 

 

I Was Not Born

 

I was not born a monster. My mutant

status remained dormant until my untimely teens.

I was not born with pink hair – it recurs

in stripes, somewhat at ease among the greys.

I was not born here. I was born in a grey climate,

cold winters, men in cardigans in libraries and stone walls.

It’s where I’ve traveled – the forests of Oak Ridge,

the rain-forests at the edge of our continent –

that formed me. I’m the product of so many climates,

rain, desert, mountain waterfall near azaleas.

I was not born into trouble. It always found me.

I was not born knowing magic spells.

My mother taught them to me

as I slept, wove them into my braided hair.

They were secrets I never could keep.

I was not born with this language.

You can read old notebooks, computer code,

junior high dances, moods unbroken, the feather

of a cardinal sketched fine in pencil. An alien sticking out

its tongue. Cats and coins, captured in a moment. 

I was not born myself; I move through mists

malleable, unformed, a face you catch a glimpse

of in the airport, unable to remember

anything but a pair of cold grey eyes. 

 

 

 

 

 

Danger : risque d’étouffement

 

C’est un petit jouet, neuf et brillant, qui nous met ainsi en garde.

« Le jambon et le bacon sont aussi mauvais que les cigarettes »,

disent les gros titres. Ailleurs, on lit :

« L’Amérique ne sera jamais en sécurité ! »

Risque biologique ! – voilà ce qui était écrit sur le matériel de labo que je nettoyais à la fac.

Danger : radioactivité hurlaient les silos de Oak Ridge.

Autour de notre étang, des panneaux nous avertissaient : « Ne pas manger les poissons ».

L’air, l’eau, les fleurs qui s’ouvrent sous nos pieds,

tous préparent en secret notre disparition, la race humaine est condamnée

à glisser sur la peau de banane du destin, et tant d’entre nous

courent pour échapper à la mort qui nous attend au bout

de la rue (à moins de deux kilomètres de chez nous, d’après les statistiques.)

On se tord les mains de désespoir ou on fait face, courageusement, à la bouche

ouverte de la vie, et les rafales d’ouragan nées de son souffle nous rappellent –

à chacun de nous, chaque jour, tandis que nos petites mécaniques ronronnent

tranquillement, sans tomber en panne – que nous sommes phénoménaux.

 

 

Hazard: Choking

 

A small toy warns us, bright and shiny.

“Bacon and Ham as Bad as Cigarettes,”

reads today’s headline. Another claimed:

“America Will Never Be Safe!”

Biohazard! read the lab equipment I cleaned in college.

Danger: Radioactive screamed the silos at Oak Ridge.

The signs around our pond reading “Do Not Eat the Fish.”

Air, water, flowers blooming beneath our feet,

all secretly plotting our demise, the human race doomed

to slip and fall on the banana peel of destiny, so many

of us racing to escape the death that awaits us at the end

of our streets (within two miles of home, statistics say.)

We may wring our hands or step, courageous, into the waiting

mouth of life, hurricanes the gusts of its breath reminding us –

all of us, each day, our small mechanics whirring correctly,

on target, without breakdown – we are phenomenal.

 

 

 

 

 

Lettre à John Cusack en train de piloter un avion dans un film catastrophe

 

Cher John,

 

Déjà laissez-moi vous dire à quel point je suis fière qu’on ait tenu le coup tous les deux jusqu’ici. J’étais sûre que j’allais y passer dans ce tremblement de terre, sans compter les lézards radioactifs, et la façon dont vous avez piloté dans les tunnels en train de s’écrouler, puis entre les gratte-ciel qui s’effondraient ? Génial ! Je voulais vous demander, et cette vieille carte que les alpinistes fous vous ont donnée, et les arches qu’ils ont construites en Chine, et aussi, alors, vous continuez le kickboxing ? Parce que c’est vraiment devenu le sport du futur. Vous aviez raison. Par contre j’ai jamais cru à cette histoire que vous aimiez les chiens. Pour moi vous êtes plutôt chats, furtif, léger comme vous êtes. Votre méfiance envers les drones était une sacrée intuition, rapport à la révolte des robots. Comme on est à la fin de la civilisation, je suppose qu’on peut laisser tomber les trench-coats noirs et les airs rebelles, parce que bon, à quoi ça servirait d’être subversif, maintenant ? Faut qu’on crée un nouveau futur, palpitant, peut-être avec des vaisseaux spatiaux. Et qu’on tienne les pierres d’angle de la civilisation au-dessus de nous, comme des Boombox, et peut-être que Peter Gabriel saura nous apprendre encore à être humains, à s’offrir le réconfort d’un bout de la triste couverture qu’on va devoir se partager, tout tremblants, dans la pluie du crépuscule de l’existence humaine.

 

         Amicalement,

         La fille de la grange que vous avez sauvée des envahisseurs extraterrestres.

 

 

Letter to John Cusack, Piloting a Plane in an Apocalypse Movie

 

Dear John,

 

Let me say first of all how proud I am we have both made it so far. I thought for sure I was as goner in that earthquake, plus radioactive lizards, and the way you flew through the crumbling tunnels and crashing skyscraper? Amazing! I’d like to ask you about the old map the crazy mountaineers gave you, the arks they built in China, and really, are you still kickboxing? Because it really did become sport of the future. You were right. I never believed you loved dogs, though. You seem more like a cat guy, furtive and light on your feet. Your mistrust of drones a prescient peek into the robot rebellion. Since we’re at the end of civilization, I suppose we must finally shed our black trench coats and bad attitudes, because why be subversive, anymore? We must create our own shiny new future, maybe featuring spaceships. We must hold the cornerstones of civilization above us, like a boombox, and maybe Peter Gabriel can teach us again how to be human, offer one another the comfort of a corner of the sad blanket we must finally share, shivering, in the rain at the dusk of mankind’s existence.

 

         Love,

         The Girl from the Barn You Saved from Alien Hunters