Laurent Bouisset – Kolia l’immense

on peut pas dire que je brillais en Bouriatie

quand j’ai su qu’existait sur terre Kolia l’immense

et c’est pas rien… ça frit les yeux

triture le foie et fout les nerfs en pelote basque

de voir émerger ce colosse des steppes

qui sans préambule a planté

son regard bleu acier dans ma peau tendre

 

– t’es qui, toi ?                          

– j’en sais rien

– tu fais quoi par ici ?

– j’essaie de t’éviter

– c’est raté, t’es à moi

 

j’étais à lui

j’étais l’ouïe sage

le jeunot conciliant dont il rêvait

depuis la perestroïka

pour qu’enfin coule à flots

le roman flou de ses vies successives

 

chapitre 1, accrochez-vous :

parachutiste dans l’armée rouge

chapitre 2 : boxer professionnel

chapitre 10 : comédien underground

et c’est pas tout…

il comptait ajouter maintenant :

moine bouddhiste !

champion qu’il était du virage

et de la formule 1 version Lada

dans les nids-de-poule 

 

ah ! quel plaisir ce ne fut pas

de le voir embrasser nos tombes si vite

d’une main guidant le volant par périodes

de l’autre agile improvisant

un rock ardu à la bière chaude,

le tout sans pause ni pitié malvenue

pour les rares stops

ou piétons malmenés un peu

jusqu’à ce dernier tête à queue

dans le brouillard

et la vision flottant sur encens doux

du Datsan d’Ivolguinsk impressionnant…

 

lieu grand de foi et d’excellence

où il ne comptait résider qu’un temps

c’est-à-dire seulement jusqu’à la mort

car il serait, après ça, cosmonaute                     

ou ministre du budget…

 

pour l’heure, il fallait courtiser les bonzes

c’était chose fine

et plus massive à soulever, pour lui,

que la fameuse tête de Lénine

dite la plus grosse du monde,

celle que des communistes bourrés

ou des extraterrestres futés ?…

ont vouée à l’éternité perplexe

au milieu de la capitale bouriate : Oulan Oude…

 

les robes orange tremblaient à notre abord,

vidées pour l’occasion de leurs deux couilles

et truffées d’oisillons craintifs assez peu disposés

à le voir s’établir ici, Kolia l’immense…

mais tout sourire pourtant ! tout faux ! 

amenant gobelets dorés et thé bien chaud…

 

le bouddhiste d’exception

a beau planer au-dessus de son corps                

et des pâles volontés humaines,

il n’a pas pour projet non plus

de se faire concasser la nuque

et jeter l’abdomen tranché

à un ours de la taïga…

 

alors que moi…

moi je l’aurais remis en place, Kolia l’immense !

j’allais le faire, je le promets…

 

j’ai même failli…

 

mais j’ai pris froid…

 

en tee-shirt fin (même Noir Désir)

en Sibérie

on vit des choses…

 

au bord sanglant de faire tonner

dans la quiétude du monastère

un ouragan de gnons virils…

je me suis agrippé à mon karma, bordel…

j’ai prié vif en russe, en kurde,

en japonais de la banlieue… rien n’y a fait !

je n’ai pu m’empêcher de maculer

de ma morve la plus noble

placide Bouddha…

 

pauvre de moi…

 

les yeux de Kolia sont entrés 

dans une phase meurtrière !

plus rauque, la voix, que Johnny Cash

et Tom Waits confondus,

il m’a dit sans exclamation :

– toi, tu t’es enrhumé parce que t’es faible

si demain à midi je te vois faible encore

je fais de mes poings deux maillets

et je t’enfonce jusqu’à mi-corps

comme un piquet dans la rocaille 

 

me croirez-vous si je vous dis

que le lendemain matin j’étais guéri ?

plus un reniflement, un seul !

après une nuit entière passée

à renifler en tremblotant…

pareil miracle étant à relier sans doute

à la boîte d’Actifed musclé que j’avais

jugé bon d’ingurgiter jusqu’au carton…

mais le cartésianisme n’empêche-t-il pas

de penser… autre chose ?

 

après tout… merde à la pharmaceutique !

mes globules blancs ont très bien pu

se surpasser d’eux-mêmes ! défiés qu’ils l’étaient…

et même fouettés ! pour ne pas dire :

éperonnés à la bouriate !

 

ce serait bien de proposer

à la poésie qui s’endort

un séjour dans la steppe d’urgence

aux côtés de Kolia l’immense