Grégoire Damon – La grosse punchline qui tache

Qu’est ce qu’on se marre.

Enfin, moi, en tout cas,

qu’est-ce que je me suis marré.

J’ai lu, il y a quelques temps,

sur l’internet,

une critique de livre.

Ça s’intitulait

« Poésie, c’est crever »,

c’était sur Sitaudis.fr,

c’était signé Bertrand Verdier,

et ça parlait du livre de Jérôme Bertin,

Un Homme pend,

paru récemment aux éditions le Feu sacré.

 

Cette critique, vous pouvez la lire ici,

c’était une mauvaise critique.

Bertrand Verdier n’a pas aimé

le livre de Jérôme Bertin.

En fait, au-delà d’un livre

qu’il trouve très mal torché,

c’est toute la figure du poète

construite par Jérôme Bertin

dans et hors son livre,

que le critique,

Bertrand Verdier,

trouve absolument nulle.

Je cite :

 

« Ce titre de « poète » que se décerne sans preuve le narrateur se révèle in fine injustifiable, une gloriole devenue impossible à interpréter autrement que comme rosette de pacotille. »

 

et, ajoute-t-il,

 

« Il ne faut absolument pas faire confiance à ceux/celles qui se décrètent poètes sans en fournir les preuves ».

 

Qui a le droit d’être poète ?

Quels sont les papiers à fournir ?

Verdier ne le dit pas.

Et c’est bien dommage,

car nous en sommes réduits aux conjectures,

et à aller renifler Un Homme pend

pour essayer de comprendre,

au moins,

comment selon lui

on fait pour ne pas être poète —

donc pour ne pas écrire de poésie,

si j’en crois mon Robert 2007.

 

Un Homme pend,

indéniablement, empiriquement,

chiffres à l’appui,

c’est une petite cinquantaine de pages en prose

entrecoupées de quelques échappées en vers libres.

Ça parle

de Jérôme Bertin,

poète,

bénéficiaire de l’Allocation Adulte Handicapé (AAH),

qui fume des joints,

déprime,

écrit de la poésie,

déteste tout le monde,

est plus dans la merde que vous

MAIS

se tape un tas de filles,

de préférence un peu destroy,

piercées/tatouées/défoncées

avec une beauté de la laideur et de l’usure,

car Bertin est

sur le plan du cul

une sorte de James Bond de l’AAH –

en beaucoup moins beauf.

 

Bertrand Verdier n’aime pas ça.

 

« mauvaise caricature du mauvais poète »

 

est l’homme dépeint,

dit-il –

et son livre une

 

« accumulation de stéréotypes, généralités érigées en truismes, références convenues certifiant l’authenticité de l’anticonformisme, persévérance néon à écrire mal et sale, et, surtout, éculades hypertrophiques quant à la fonction salvatrice et rédemptoriste de la littérature. »

 

Sur la question

du cliché

que pourrions-nous

répondre ?

Bertin passe après Bukowski,

après Henry Miller,

le Limonov du début des années 80,

Calaferte

et j’en passe.

À ce titre,

il a peu de chances

de nous en apprendre beaucoup

sur l’art d’être dans la mouise

et d’insulter le bourgeois

au temps du capitalisme.

D’ailleurs,

le cliché du poète maudit

date de bien avant le capitalisme,

et c’est à une auguste tradition de la poésie française

remontant à Villon

qu’il faut se mesurer,

si on essaie de renouveler

la figure du poète maudit.

Ce qui est,

convenons-en,

sacrément casse-gueule.

 

Ainsi, dit Bertrand Verdier,

Un Homme pend est une arnaque,

un tel étalage de facilités pseudo-transgressives

qu’on finit par se demander

si Bertin n’a pas fait son livre en connaissance de cause,

justement pour dézinguer

la figure du poète maudit.

 

Bertrand Verdier

en disant ça

se fout-il de la gueule

de Jérôme Bertin ?

C’est probable,

mais ce n’est pas sûr, car

Verdier est un critique

qui utilise ce genre de phrases :

 

« Repensant, d’une part à un aphorisme de Roger Munier : « Quand on transgresse, on n’atteint pas», d’autre part à mon analyse (qui est en train de se vérifier), des outrances et du calendrier de la loi « Travaille ! » comme délibérés et ayant pour seule ligne de mire réelle l’élection présidentielle française, ma relecture m’amène alors à considérer qu’une stratégie préside à l’ensemble : cette mauvaise caricature du mauvais poète et du signe électif comme lequel il lit -puis donc vit – sa vie [caricaturale elle aussi comme il se doit : prévisiblement à la fois tributaire d’une « misère affective et sociale », et rédimée par la découverte puis la pratique de la littérature] ferait sens précisément parce que trop complaisamment étalée. »

 

Si vous comprenez cette phrase,

n’hésitez pas à m’envoyer une explication de texte,

à l’adresse mail de REALPOETIK,

que vous trouverez ci-dessus,

dans l’onglet QUI ?.

 

Toujours est-il que.

Que je pense que juger Un Homme pend

à l’aune de l’auguste histoire

de la poésie française,

est une erreur.

Je ne sais pas ce que Jérôme Bertin pense de

l’auguste histoire de la littérature française.

Mais je suis persuadé

que son livre s’en fout, de

l’auguste histoire de la littérature française.

Je pense qu’Une Homme pend

est à lire comme on écouterait

un album de rap.

 

Ce n’est pas dans Un Homme pend

que j’ai trouvé cette clé de lecture.

C’est dans le livre précédent de Jérôme Bertin,

Retour de bâtard

paru chez Al Dante en 2015.

 

« Je n’ai pas mille Passions. J’aime le rap français cracra. J’aime le foot anglais et l’OM. J’aime écrire des adresses aux cochons. Mais ce dont je rafolle (sic) le plus, ce sont les pretty girls. » (p.22)

 

L’indice est certes mince.

Mais la clé fonctionne.

Si on l’utilise,

si on la glisse avec attention et bonne foi

dans la serrure de l’écriture bertinienne,

Un Homme pend

devient une assez honnête tentative

pour adapter à la poésie imprimée

un certain nombre de conventions

qui sont les conventions du rap.

 

Egotrip.

Misérabilisme.

Auto-apitoiement.

Ce n’est pas ce que l’esprit humain

fait de plus intelligent/avant-gardiste/transcendant.

Mais.

Bertin fait du rap.

Du rap qui est un genre littéraire et musical

populaire,

et à ce titre

se fout de la transcendance avant-gardiste.

Alors oui,

il se la pète,

il manipule des liasses de billets

(les 808,46 euros de l’AAH)

et des biatches en bikini

(i.e. : des punkettes en treillis-résille)

dansent autour de lui,

c’est à dire autour de sa bite,

qui est la bite de son malheur,

et qu’il a,

ainsi le veulent les conventions du rap,

plus grosse que la bite

de votre malheur à vous.

 

On peut, comme Verdier,

trouver tout ça un peu facile.

On peut regretter de vivre

à une triste époque

où les Inrockuptibles et Télérama,

se demandent à chaque sortie d’album

si Booba

ne serait pas le plus grand

poète français du XXIè siècle,

alors que tout le monde sait (ou devrait savoir)

que le plus grand poète français du XXIè siècle

est, les semaines paires, Simon Allonneau,

et, les semaines impaires, Ivar Ch’vavar.

 

Mais, toutes conventions bues,

il me semble, à moi,

que le rap,

en tout cas le rap français,

pour ce que j’en connais,

est une forme de chanson réaliste.

 

J’ai toujours trouvé précieux

que la poésie se souvienne

de la chansonnette.

Je trouve,

parce que pour l’auteur

comme pour le lecteur

ça dédramatise le rapport à la poésie,

mais aussi parce que la chanson,

en tant qu’art mineur,

(je suis Gainsbourg sur ce point)

supporte très bien le cliché.

Je dirais même plus :

la chanson, même quand elle invente,

a besoin du cliché

comme rampe de lancement.

 

Oui mais pour en faire quoi,

du cliché,

me demanderez-vous ?

Parce qu’à un moment nous parlons d’art,

et comme nous sommes encore

à une époque post-romantique

où la valeur d’une œuvre se mesure

à son originalité,

on a bien envie,

quand même,

que ça invente quelque chose.

Ça invente quoi,

Bertin,

en prenant appui des deux pieds

sur les conventions du rap ?

 

De la punchline.

De la grosse punchline qui tache.

Ça lui permet, par la bande, en douce,

au milieu d’une tirade misérabiliste,

de balancer de petites perles verbales

tout à fait gratuites

et adorablement sympathiques.

 

« J’aurais dû, dixit mon être-larve, hériter des atavismes pernicieusement ruraux qui déchirent ces âmes et en font du pâté de tête qui parle » (p.2)

 

« Engoncé dans plusieurs couches de pyjamas expérimentaux et odorants » (p.7)

 

« Elle avait des dents sur les seins » (p.15)

 

« Nous formions un seul corps à dix trous du cul » (p.15)

 

« Notre amour ressemblait à un plat préparé pour mouche bleue » (p.17)

 

« Les physiques de la marge font les barges au pieu (…). La beauté se contente d’ouvrir les jambes. (…) C’est déjà beaucoup, elles pensent. J’ai un super cul, c’est déjà sympa de le prêter. » (p.32)

 

« Les gens du Nord ont dans le cœur des varices et du gras » (p.45)

 

Etc.

Achetez le bouquin

si vous en voulez plus.

 

La punchline est au rap,

pour ce que j’en connais,

et à la poésie de Bertin

ce qu’était le mot d’auteur

aux dialogues d’Audiard.

Ni le mot d’Audiard

ni la punchline de Bertin

ne vous apprendront

grand-chose sur la vie ;

ils ne vous feront pas pénétrer

le mystère de l’être,

ni l’inadéquation

du langage et du monde.

La punchline,

c’est le lait concentré sucré

de la poésie :

un aliment

pas fait pour les conseils diététiques de Santé Magazine,

mais pour l’euphorie soudaine,

la modification brutale de la chimie sanguine,

l’inondation du système des récompense

dans le cerveau –

une pure jouissance verbale,

immédiate et

éphémère.

Ça vous cueille au coin d’une phrase,

vous éclatez du rire si reconnaissable

du phoque trisomique

au milieu de la librairie.

Tout le monde se retourne.

Et c’est déjà pas mal.

 

C’est pas mal,

et c’est ni plus ni moins que,

l’auguste histoire de la littérature française me pardonne,

de l’art pour l’art.

 

Alors certes : par sa brièveté,

son aspect cinglant,

sa facilité à être mémorisée,

la punchline n’est pas loin du slogan,

de la petite phrase que les politiques affectionnent,

ou de la citation pour carte postale.

Toutes ces choses sont de l’ordre

de la vulgarité.

Mais.

Justement vulgaire en français signifie

populaire.

Dans l’étymologie.

On a tort de l’oublier.

Et la punchline bertinienne,

avec ses facilités,

a ceci de follement démocratique, populaire, accessible,

qu’elle est à portée de n’importe quel con.

Des cons comme vous.

Jusqu’aux cons comme moi.

Avouez que ce n’est pas donné à n’importe quel poète

d’écrire des phrases aussi aisément mémorisables

donc utilisables

que les répliques du Père noël est une ordure,

celles de La Cité de la peur,

ou la mise au point finale prononcée par Gérard Depardieu

dans Les Valseuses

et de permettre au lecteur,

une fois le livre refermé,

d’en trimballer des bouts dans son métro sa bagnole sa vie sa femme son chien

et de pouvoir se procurer à volonté et à répétition

le gros rire de phoque trisomique cité plus haut

qui est une définition

possible du bonheur.